La première fois
Personne ne se souvient de son cinquième appel. Tout le monde se souvient du premier.
Il a regardé le numéro pendant deux semaines. Pas tous les jours — juste assez pour le reconnaître. Il l'a tapé sans appuyer sur « appel », puis effacé. Plusieurs fois. Une fois, il est allé jusqu'à la dernière sonnerie avant de raccrocher.
Le soir où il a fini par composer, il n'y avait rien de particulier. Pas de moment fort, pas d'envie aiguë. Juste cette sensation, banale, qu'il avait envie d'entendre quelqu'un — et qu'il en avait assez de remettre.
La sonnerie semble durer plus longtemps que d'habitude. Sans doute parce qu'il l'écoute vraiment. Quand la voix répond, il s'attend à autre chose — il n'aurait pas su dire à quoi. La voix a quelque chose de plus simple, de plus calme, que ce qu'il avait imaginé. Elle dit bonsoir. Elle ne lui demande rien.
À la troisième ou quatrième phrase, il a oublié qu'il appelait pour la première fois.
Il essaie de parler, et la première phrase reste suspendue. Il rit nerveusement. La voix rit avec lui, brièvement — un rire qui désamorce, qui dit « ce n'est rien ». Elle prend les devants. Elle parle d'abord. Elle laisse le temps qu'il faut pour qu'il s'installe dans la conversation.
Ce qui le surprendra, après, c'est que ça n'avait rien de spectaculaire. Pas de grand frisson, pas de bascule théâtrale. Juste une demi-heure pendant laquelle il n'a pensé à rien d'autre — et c'est bien ce qu'il cherchait. Il raccrochera lentement. Il restera un instant à fixer l'écran éteint avant de se lever.
Il rappellera. Pas tout de suite. Mais il rappellera. Et la deuxième fois, il composera le numéro sans hésiter — parce qu'il sait, maintenant, à quoi ça ressemble vraiment.