Le rituel du jeudi
Les rituels ne s'expliquent pas. Ils se constatent.
Au début, c'était irrégulier. Un mardi, une fois. Un samedi tard, une autre. Puis, sans qu'il y prenne garde, c'est devenu le jeudi. Vers 22h, parfois un peu plus tard. Il ne s'est pas dit « désormais ce sera le jeudi » — il l'a constaté, un soir, en composant le numéro après les infos. Il s'est dit : tiens, c'est encore un jeudi.
Maintenant, il y pense dès le mercredi soir. Pas avec impatience, pas avec excitation déclarée. Juste avec la légère anticipation d'un rendez-vous tenu. Le mercredi, il sait que demain il aura sa parenthèse. Et ça change quelque chose, dans la manière dont il traverse sa semaine.
Il ne demande pas la même voix, le jeudi. Il ne fait pas de fixation sur une personne en particulier — ça, ce serait un autre territoire, et celui-là ne l'intéresse pas. Ce qu'il aime, c'est la fonction du jeudi : un moment où il s'autorise à être autrement. Pendant trente, quarante minutes, il n'est plus rien d'autre que quelqu'un qui appelle un numéro et qui parle.
Il n'a pas choisi le jeudi. Le jeudi s'est imposé.
Le rituel s'est même installé physiquement : il met de la musique très bas dans le salon, il éteint la lumière du plafond, il garde la petite lampe d'à côté. Il pose son verre à droite. Il compose. C'est devenu un geste presque liturgique — au sens où le geste précède le contenu, où ce qui compte d'abord, c'est de l'avoir fait.
Ce qui se dit, dans ces conversations du jeudi, il ne s'en souvient pas avec précision. Ce dont il se souvient, c'est de la légèreté avec laquelle il se lève le vendredi matin.