Aux premières lueurs
La nuit ne s'arrête pas net. Elle s'effiloche.
Tu n'as pas vu venir le matin. Les premières lueurs sont arrivées sans s'annoncer, presque grises au début, puis légèrement bleues. La pièce a changé de couleur sans que tu y prêtes attention. Tu étais ailleurs.
La voix au bout du fil a remarqué avant toi. Elle te l'a dit avec un sourire que tu as entendu sans le voir. Tu as regardé l'heure : six heures vingt. Tu as eu un rire incrédule. Six heures vingt. Tu te rappelles avoir composé le numéro à minuit passé de quelques minutes.
C'est l'effet le plus étrange du téléphone — cette manière qu'il a de retirer le temps de l'équation. On ne regarde pas l'horloge en parlant. On regarde la voix. Et la voix n'a pas d'horaire.
On se rend compte qu'on a parlé six heures comme on rendrait six minutes.
Vous ne raccrochez pas tout de suite. Il y a encore cinq minutes de presque-silence, où vous écoutez chacun la respiration de l'autre, où vous dites des choses brèves et déjà presque détachées. Vous ne vous reverrez probablement plus — c'est-à-dire que tu pourrais rappeler demain et tomber sur quelqu'un d'autre, et ce ne serait pas grave. La conversation qui vient de finir s'est suffi à elle-même.
Tu raccroches doucement. Tu poses le téléphone sur la table. Tu te lèves, tu tires un peu le rideau. La rue est vide. Le ciel est bleu pâle. Tu vas dormir une heure, peut-être deux. Tu ne sais pas encore que tu te rappelleras de cette nuit plus longtemps que de la plupart des autres.